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Tuesday, May 02, 2006
LA RESTAURATION-CONSERVATION DES ICÔNES
par Pamela Chrabieh
Je dédie cet article à la mémoire du regretté le P.Antoine Lammens, illustre restaurateur d'icônes et mon professeur à l'Académie Libanaise des Beaux-Arts (Université de Balamand, Liban) entre 1997 et 1999.
Le patrimoine religieux chrétien recèle entre autres, un trésor iconographique d'une richesse incomparable, témoignage par les lignes et les couleurs de croyances diverses en les Mystères divins. Qu'il s'agisse d'icônes de provenances diverses, celles-ci subissent constamment les épreuves néfastes du temps et l'ignorance des êtres humains. Il est temps de dénoncer les dégâts, mais aussi et surtout de contribuer à prendre soin de ce patrimoine.
Certaines confusions terminologiques se font en milieux public et médiatisé non professionnel. Il est donc important d'apporter les distinctions suivantes entre:
1- La conservation préventive, qui consiste à prendre les mesures qu'il faut pour contrôler le milieu dans lequel l'icone se trouve pour que son état reste stable, entre autres: la température et l'hygrométrie. Il est aussi recommandé d'éviter la proximité des sources de chaleur, des plantes, des lampes, des bougies, de l'encensement, le contact humain ( baisers, touchers, égratignures d'ongles... ), l'emprisonnement de l'icône dans un cadre fermé qui l'empêcherait de respirer et qui contraindrait le bois du support.
2- La conservation curative, qui consiste à prendre toutes les mesures sur l'icône déteriorée pour arrêter ce processus d'altération. Les opérations correspondantes peuvent être effectuées sur place et donc peuvent ne pas nécessiter un transfert de l'oeuvre qui augmenterait les risques de dégâts.
3- La restauration, qui consiste à rétablir au mieux la lisibilité de l'icône et peut être facultative. Sa démarche est totalement différente de celle d'une 'rénovation' qui est une 're-création'. La restauration met en valeur le patrimoine.
Il est important de noter que la conception de la science de la restauration-conservation a évolué rapidement au courant de ces dernières années, ce qui a entraîné la nécessité de repenser complètement le statut de la personne qui s'y spécialise.
En effet, cette dernière devrait suivre une formation rigoureuse et continue, comprenant entre autres: une déontologie de la profession ou le respect d'un code d'éthique appliqué à toute intervention lors du traitement d'une icône ( la réversibilité en est le grand pivot ); le restaurateur et la restauratrice ne sont pas des artisans ou des peintres dans leur atelier de restauration et se doivent de repecter l'identité de l'oeuvre; une formation scientifique est de première importance, moyennant des études approffondies en chimie-physique, macromoléculaire et la chimie des solvants utilisés, ainsi que la lecture des photographies prises sous les radiations électromagnétiques. Il est inadmissible de se contenter d'un empirisme dangereux et les résultats spectaculaires à l'immédiat peuvent ne pas assurer un bon vieillissement de l'icône; d'autre part, la formation artistique aide à mener au meilleur les opérations de ré-intégration des coloris, la connaissance des langues anciennes aide à déchiffrer les inscriptions et les textes retrouvés sur les évangéliaires et les phylactères, et la formation en histoire de l'art, en théologie et en liturgie orthodoxes aident le restaurateur et la restauratrice à se laisser imprégner par la beauté historico-culturelle et spirituelle de l'icône.
Cette multidisciplinarité n'exclue pas le fait qu'il est indispensable de travailler en collaboration avec des ébénistes, des historiens ( nnes ) d'art, des chimistes, des archéologues et des théologiens ( nnes ). La place est ouverte au dialogue et à l'échange, afin de mener les icônes en parfait état de restauration-conservation dans leur lieu de prière.
Quelle est la démarche suivie pour conserver et restaurer une icône?
1- A son arrivée à l'atelier, l'icône est mise en réserve sous contrôle hygrométrique. Un constat d'état présenté au ( à la ) propriétaire, comprend l'identité de l'oeuvre, la description du sujet et éventuellement une étude iconographique comparative avec d'autres icônes, ainsi que la description de l'état de la facture, de la couche picturale et de la couche protectrice. Ainsi, une proposition provisoire de traitement est formulée. Chaque icône altérée est un malade dont le cas est unique et nécessite donc un traitement unique.
2- Si nécessaire, les opérations suivantes sont effectuées sur l'icône: le cartonnage, le refixage, la consolidation, la purification, l'allègement, le masticage, le ponçage, la ré-intégration etc... Enfin, une couche de finissage est appliquée afin de protéger l'icône et un rapport final de restauration-conservation est aussi soumis au ( à la ) propriétaire. Les photographies sous les radiations électromagnétiques et les macrophotographies accompagnent le travail depuis le début.
Lexique:
1- Allègement: opération qui tend à réduire l'épaisseur d'une couche protectrice assombrie qui n'accomplit plus sa fonction protectrice et optique, sans pousser jusqu'au dévernissage.
2- Cartonnage: opération qui consiste à appliquer une feuille sur la surface d'une icône pour la protéger temporairement contre la déterioration et qui permet des interventions de sauvetage.
3- Masticage: opération qui consiste à introduire un enduit approprié sous la préparation lacunaire de l'icône.
4- Purification: opération qui consiste à retirer les surpeints et repeints pour montrer la couche picturale originale.
5- Refixage: opération qui consiste à fixer les soulèvements de la couche picturale ou de la préparation par application de collagènes.
6- Ré-intégration: application de retouches picturales qui n'ont pas pour but de pousser jusqu'à l'illusionisme mais de rendre l'icône visible.
7- LE PATRIARCAT D'ANTIOCHE : Ancienne capitale des Séleucides, devenue ensuite capitale de la province romaine de Syrie, Antioche, située au bord de l'Oronte, était la deuxième Ville de l'empire byzantin. Deux célèbres écrivains d'Antioche, Liban et Saint Jean Chrysostome, parlent dans leurs écrits de la grande ville merveilleuse. Mais à part les souvenirs et les ruines, rien ne subsiste des merveilles de jadis, des villas élégantes dont parle Chrysostome, des avenues pavées de marbre et des nuits illuminées. De nos jours, Antakya-nom moderne de cette ville-est un modeste centre agricole en territoire turc. D'Antioche, centre international des affaires, bifurquaient les grandes routes pour Damas et Jérusalem, vers l'Asie Mineure et l'Égypte, vers la Perse et les Indes. La corrélation d'Antioche avec la prédication de l'Évangile est de grande importance: de là, la " bonne nouvelle" fut transmise en Syrie et en Perse, de là Paul entreprit ses premiers voyages apostoliques et c'est là que Pierre installa son siège épiscopal, avant qu'il soit transféré à Rome. Ce fut également à Antioche que les chrétiens furent nommés pour la première fois comme tels. En 325, au premier concile œcuménique - Nicée I- la primauté de l'évêque d'Antioche sur les autres diocèses civils fut attestée. En 451, au quatrième concile œcuménique -Chalcédoine- l'évêque d'Antioche fut promu au rang de patriarche. Période de grande crise, jusqu'à la séparation du patriarcat d'Antioche. Cette crise éclata à cause de la définition diophysite : les monophysites, qui ne voyaient dans la Personne du Christ qu'une nature divine-humaine, furent condamnés par le concile. Mais ils continuèrent de maintenir leur doctrine, ceci surtout pour des considérations politiques, anti-byzantines, à l'égard de l'empereur, garant de la vraie doctrine, de l' " Orthodoxie ". S'opposer au concile de Chalcédoine signifiait une sorte de protestation contre le pouvoir impérial, contre Constantinople. Les cinq sièges patriarcaux formèrent la " Pentarchie "; on appela les patriarches les cinq lumières de l'univers, les cinq têtes et soutiens de l'Église, les cinq sens du corps ecclésiastique, dont Rome représentait la vue. La Pentarchie, qui se manifesta d'une certaine manière par le règne de cinq papes territoriaux, dont l'un, le Pape de Rome, revêtait le primat universel, s'écroula en 1054 avec le Schisme de Constantinople. La séparation entre Constantinople et Rome, en 1054, entraîna celle de l'ensemble de l'orient avec l'occident et les patriarches, jusqu'alors en accord avec Rome, s'unirent à la thèse du patriarche oecuménique de Constantinople. Au 13e siècle, durant le règne des Mamelouks, la résidence patriarcale fut transférée d'Antioche à Damas. Et dès 1724, un patriarcat orthodoxe-melkite subsista, tandis qu'un patriarcat " grec-melkite-catholique ", rallié au siège de Rome, se constituait à nouveau à Antioche.
Thursday, April 13, 2006
Restauration des icônes au Liban
Exposition d'icônes restaurées - Décembre 1998
Souvenirs de notre groupe d'étudiants-es et du P. Antoine Lammens à l'Académie Libanaise des Beaux-Arts de l'Université de Balamand (Liban) 1998-1999 - Exposition d'icônes du Patriarcat d'Antioche des 16e-19e siècles que nous avions restaurées (ALBA, Sin-el-fil, Liban, Décembre 1998).
Pamela Chrabieh (en rouge), P. Antoine Lammens (au centre)
Sunday, April 02, 2006
RESTAURATION DES ICÔNES

FORUM - 2001 (Université de Montréal)
Édition du 12 novembre 2001 / Volume 36, numéro 11
Édition du 12 novembre 2001 / Volume 36, numéro 11
L’Ancien Testament interdit de représenter ce qui n’a pas été vu par des yeux d’hommes: c’est pourquoi Dieu ne figure jamais sur les tableaux. Mais la venue sur terre de Jésus de Nazareth a permis l’épanouissement d’un art religieux où le fils de Dieu occupe une place de vedette. «Les icônes s’attachent à montrer la réalité des saints et les grands événements de la liturgie, souligne Pamela Chrabieh, étudiante au troisième cycle à la Faculté de théologie. En plus d’être des œuvres d’art magnifiques, elles sont des véhicules visuels de messages sacrés et culturels.»
Mme Chrabieh ne fait pas qu’étudier les icônes dans le cadre de son doctorat, elle s’applique à restaurer les Christ en croix, Vierge et l’Enfant, anges célestes et autres saints des Écritures. Le terme «icône», du mot grec eikon signifiant «image», est généralement réservé à un dessin peint sur un panneau de bois. Les plus précieuses datent du 6e siècle jusqu’au 19e et ont été très abîmées par le temps.
Ces dernières années, l’étudiante a restauré une quinzaine d’icônes des 17e, 18e et 19e siècles. Formée selon la méthode du père Antoine Lammens, restaurateur de réputation mondiale attaché aux Musées de France, Pamela Chrabieh considère chaque icône à restaurer comme un malade à soigner. «On nous appelle “les médecins des icônes”.» Cette comparaison avec le domaine médical est symbolique de l’approche scientifique qui sous-tend le travail de restauration et de conservation de ces objets d’art. «Des règles et un code de déontologie régissent le travail du restaurateur dont le but est de parvenir le plus près possible de l’image d’origine tout en préservant l’histoire de l’icône», affirme Mme Chrabieh.
Pour la jeune femme de 24 ans, l’archange Michel occupe une place de choix. La première icône qu’elle a restaurée pendant ses études à l’Institut de restauration des icônes de l’Université de Balamand, au Liban, représentait ce saint protecteur. «Les écoles iconographiques byzantines, grecques, coptes et russes réservent une place particulière à ce prince des anges, signale la théologienne. Il est le chef des armées célestes.»
Travail de bénédictin
Sur la reproduction que montre à Forum Pamela Chrabieh, l’archange Michel est vêtu d’un habit de cavalier guerrier, une épée à la main droite. «Il s’agit probablement d’une œuvre peinte par un iconographe syrien de la fin du 17e siècle. Le support en thuya, un bois surtout utilisé en Égypte et en Éthiopie, témoigne des échanges avec le monde copte d’Alexandrie.»
Après sa restauration, la valeur de cette icône de l’archange Michel a presque doublée, est passée de 200 000 $ à plus de 300 000 $.L’icône du saint protecteur, qui appartient à l’évêché grec orthodoxe du mont Liban, était très endommagée du côté gauche. «Un mastic à base d’huile, de colle et de sciure de bois avait été appliqué à cet endroit par un artisan afin de camoufler la dégradation de l’œuvre, raconte Mme Chrabieh. Cette mixture empiétait sur la couche picturale originale et attaquait les glacis par son acidité élevée.» Après la restauration, qui a pris plus de six mois, la valeur de l’icône a presque doublé, passant de deux à plus de trois cent mille dollars. Une icône crétoise du début du 17e siècle (La rencontre de Jésus avec saint Jean-Baptiste) sur laquelle Mme Chrabieh a travaillé pendant près de deux ans a été estimée à plus de trois millions après la restauration.
«Chaque icône est un cas unique et exige maintes analyses chimiques et tests électromagnétiques, dont des radiographies et des examens aux rayons ultraviolets et infrarouges. Cette préparation, qui permet de déterminer les matériaux utilisés dans la production de l’œuvre, est nécessaire pour situer chronologiquement, géographiquement et historiquement l’icône à restaurer», allègue l’artiste. Elle est également indispensable pour pouvoir poser un diagnostic et proposer un traitement. «Ce dernier est provisoire; il change au fur et à mesure que le processus de restauration évolue.»
La restauration d’une icône est un travail de bénédictin. Selon les altérations et leurs causes, le restaurateur doit parfois fixer plusieurs fois l’enduit de craie qui recouvre la toile de lin sur le panneau de l’icône. «Le “refixage” est une opération qui consiste souvent à injecter, à l’aide d’une seringue, des collagènes d’origine animale dans cette préparation. Avec une spatule chauffante, la surface de l’œuvre, préalablement protégée avec un papier spécial, est ensuite aplatie afin de fixer les soulèvements de la couche picturale et de la préparation», explique Mme Chrabieh.
Il faut ensuite nettoyer la couche protectrice. Le restaurateur déloge la saleté, la cire et les autres résidus à l’aide de solvants spéciaux et d’un scalpel, ce qui exige une grande dextérité et une patience d’ange. Vient par la suite l’allègement de cette couche noircie ou jaunie. «Sans pousser au dévernissage, il faut amincir la couche pour lui redonner sa fonction de protection et d’optique», signale la restauratrice. Enfin, pour raviver les coloris, on étend de minces aplats de peinture et des glacis avec un fin pinceau.
«L’application ne doit pas être illusionniste. Il est important de respecter l’identité de l’icône, son harmonie et ce qui constitue son unicité», écrit l’étudiante dans le dernier numéro de Dire, la revue des cycles supérieurs de l’Université de Montréal.
Le ravage des insectes
Depuis le concile de Nicée II, en 787, la vénération des icônes est légitimée au même titre que celle de la croix ou du livre des Évangiles. Du moins pour les chrétiens. Le culte des images pieuses s’est développé à une époque où la majorité des fidèles ne savaient ni lire ni écrire. Ils ne connaissaient la Bible que pour l’avoir entendu réciter au cours des offices. Comme une image vaut mille mots, l’icône est devenue une source d’enseignement, une sorte de «catéchisme en bande dessinée», selon l’expression de l’étudiante.
«Chaque couleur, chaque détail iconographique est significatif, soutient-elle. Par exemple, le rouge symbolise la divinité et la royauté alors que le blanc reflète une paix intérieure. Les iconographes russes utilisaient beaucoup le blanc pour illuminer les visages de ceux qui avaient rencontré Dieu.»
Dans l’icône, la lumière diffuse émane d’abord des personnages. Mais l’icône elle-même est par essence claire et lumineuse. Lorsque ce n’est pas le cas, c’est que le temps a fait son œuvre. «Le pire ennemi des icônes est l’humidité», dit Mme Chrabieh. Un mauvais contrôle de la température risque d’entraîner un processus d’altération; c’est à ce moment-là que les insectes telles les mites commencent leurs ravages. «Il faut alors injecter au revers de l’icône un produit à base de paraxylène, utilisé dans la fabrication du plastique, et d’autres matières chimiques afin d’arrêter leur action dévastatrice.»
Après de nombreux voyages d’études en Turquie, en Syrie, en Grèce, en France et en Italie, Pamela Chrabieh a décidé de poursuivre sa formation à la Faculté de théologie pour approfondir ses connaissances sur l’art religieux. Sous la direction du professeur Jean-François Roussel, elle fait sa thèse sur «le pluralisme iconographique et l’interspiritualité». À travers les tableaux sacrés et les «icônes vivantes», c’est-à-dire les êtres humains, elle espère contribuer à une meilleure compréhension du conflit interreligieux qui sévit au Moyen-Orient.
Mme Chrabieh ne fait pas qu’étudier les icônes dans le cadre de son doctorat, elle s’applique à restaurer les Christ en croix, Vierge et l’Enfant, anges célestes et autres saints des Écritures. Le terme «icône», du mot grec eikon signifiant «image», est généralement réservé à un dessin peint sur un panneau de bois. Les plus précieuses datent du 6e siècle jusqu’au 19e et ont été très abîmées par le temps.
Ces dernières années, l’étudiante a restauré une quinzaine d’icônes des 17e, 18e et 19e siècles. Formée selon la méthode du père Antoine Lammens, restaurateur de réputation mondiale attaché aux Musées de France, Pamela Chrabieh considère chaque icône à restaurer comme un malade à soigner. «On nous appelle “les médecins des icônes”.» Cette comparaison avec le domaine médical est symbolique de l’approche scientifique qui sous-tend le travail de restauration et de conservation de ces objets d’art. «Des règles et un code de déontologie régissent le travail du restaurateur dont le but est de parvenir le plus près possible de l’image d’origine tout en préservant l’histoire de l’icône», affirme Mme Chrabieh.
Pour la jeune femme de 24 ans, l’archange Michel occupe une place de choix. La première icône qu’elle a restaurée pendant ses études à l’Institut de restauration des icônes de l’Université de Balamand, au Liban, représentait ce saint protecteur. «Les écoles iconographiques byzantines, grecques, coptes et russes réservent une place particulière à ce prince des anges, signale la théologienne. Il est le chef des armées célestes.»
Travail de bénédictin
Sur la reproduction que montre à Forum Pamela Chrabieh, l’archange Michel est vêtu d’un habit de cavalier guerrier, une épée à la main droite. «Il s’agit probablement d’une œuvre peinte par un iconographe syrien de la fin du 17e siècle. Le support en thuya, un bois surtout utilisé en Égypte et en Éthiopie, témoigne des échanges avec le monde copte d’Alexandrie.»
Après sa restauration, la valeur de cette icône de l’archange Michel a presque doublée, est passée de 200 000 $ à plus de 300 000 $.L’icône du saint protecteur, qui appartient à l’évêché grec orthodoxe du mont Liban, était très endommagée du côté gauche. «Un mastic à base d’huile, de colle et de sciure de bois avait été appliqué à cet endroit par un artisan afin de camoufler la dégradation de l’œuvre, raconte Mme Chrabieh. Cette mixture empiétait sur la couche picturale originale et attaquait les glacis par son acidité élevée.» Après la restauration, qui a pris plus de six mois, la valeur de l’icône a presque doublé, passant de deux à plus de trois cent mille dollars. Une icône crétoise du début du 17e siècle (La rencontre de Jésus avec saint Jean-Baptiste) sur laquelle Mme Chrabieh a travaillé pendant près de deux ans a été estimée à plus de trois millions après la restauration.
«Chaque icône est un cas unique et exige maintes analyses chimiques et tests électromagnétiques, dont des radiographies et des examens aux rayons ultraviolets et infrarouges. Cette préparation, qui permet de déterminer les matériaux utilisés dans la production de l’œuvre, est nécessaire pour situer chronologiquement, géographiquement et historiquement l’icône à restaurer», allègue l’artiste. Elle est également indispensable pour pouvoir poser un diagnostic et proposer un traitement. «Ce dernier est provisoire; il change au fur et à mesure que le processus de restauration évolue.»
La restauration d’une icône est un travail de bénédictin. Selon les altérations et leurs causes, le restaurateur doit parfois fixer plusieurs fois l’enduit de craie qui recouvre la toile de lin sur le panneau de l’icône. «Le “refixage” est une opération qui consiste souvent à injecter, à l’aide d’une seringue, des collagènes d’origine animale dans cette préparation. Avec une spatule chauffante, la surface de l’œuvre, préalablement protégée avec un papier spécial, est ensuite aplatie afin de fixer les soulèvements de la couche picturale et de la préparation», explique Mme Chrabieh.
Il faut ensuite nettoyer la couche protectrice. Le restaurateur déloge la saleté, la cire et les autres résidus à l’aide de solvants spéciaux et d’un scalpel, ce qui exige une grande dextérité et une patience d’ange. Vient par la suite l’allègement de cette couche noircie ou jaunie. «Sans pousser au dévernissage, il faut amincir la couche pour lui redonner sa fonction de protection et d’optique», signale la restauratrice. Enfin, pour raviver les coloris, on étend de minces aplats de peinture et des glacis avec un fin pinceau.
«L’application ne doit pas être illusionniste. Il est important de respecter l’identité de l’icône, son harmonie et ce qui constitue son unicité», écrit l’étudiante dans le dernier numéro de Dire, la revue des cycles supérieurs de l’Université de Montréal.
Le ravage des insectes
Depuis le concile de Nicée II, en 787, la vénération des icônes est légitimée au même titre que celle de la croix ou du livre des Évangiles. Du moins pour les chrétiens. Le culte des images pieuses s’est développé à une époque où la majorité des fidèles ne savaient ni lire ni écrire. Ils ne connaissaient la Bible que pour l’avoir entendu réciter au cours des offices. Comme une image vaut mille mots, l’icône est devenue une source d’enseignement, une sorte de «catéchisme en bande dessinée», selon l’expression de l’étudiante.
«Chaque couleur, chaque détail iconographique est significatif, soutient-elle. Par exemple, le rouge symbolise la divinité et la royauté alors que le blanc reflète une paix intérieure. Les iconographes russes utilisaient beaucoup le blanc pour illuminer les visages de ceux qui avaient rencontré Dieu.»
Dans l’icône, la lumière diffuse émane d’abord des personnages. Mais l’icône elle-même est par essence claire et lumineuse. Lorsque ce n’est pas le cas, c’est que le temps a fait son œuvre. «Le pire ennemi des icônes est l’humidité», dit Mme Chrabieh. Un mauvais contrôle de la température risque d’entraîner un processus d’altération; c’est à ce moment-là que les insectes telles les mites commencent leurs ravages. «Il faut alors injecter au revers de l’icône un produit à base de paraxylène, utilisé dans la fabrication du plastique, et d’autres matières chimiques afin d’arrêter leur action dévastatrice.»
Après de nombreux voyages d’études en Turquie, en Syrie, en Grèce, en France et en Italie, Pamela Chrabieh a décidé de poursuivre sa formation à la Faculté de théologie pour approfondir ses connaissances sur l’art religieux. Sous la direction du professeur Jean-François Roussel, elle fait sa thèse sur «le pluralisme iconographique et l’interspiritualité». À travers les tableaux sacrés et les «icônes vivantes», c’est-à-dire les êtres humains, elle espère contribuer à une meilleure compréhension du conflit interreligieux qui sévit au Moyen-Orient.
Dominique Nancy
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